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Le corps médical à la croisée des chemins ?



Notre personnel soignant, sévèrement critiqué jusqu’il y a peu de temps, vient d’une manière spectaculaire de restaurer son image et de forcer l’estime et l’admiration de tous nos compatriotes. Il fallait cet épreuve du Coronavirus pour réconcilier le Maroc avec ses médecins.


Comment faut-il faire, pour qu’une fois l’épreuve passée, on ne retombe pas dans les griefs d’hier, et surtout pour que les Marocains ne doutent plus jamais de la compétence de leurs médecins et encore moins de leur abnégation et de leur sens du devoir ? Alors commençons par faire un état des lieux de la santé publique en tant qu'écosystème.


N’étant pas médecin moi-même, je me suis référé à l’excellent article du Pr. Nacer Chraïbi, posté sur les réseaux sociaux ce 8 Mai 2020. On y apprend que le Maroc a une des plus faibles densités de médecins des pays d’économies intermédiaires. Il rappelle que la densité en Tunisie est trois fois supérieure à la nôtre. Au vu de ce chiffre, allons-nous conclure que notre corps soignant est plus performant que le tunisien par exemple ?


Sans réduire le mérite des nôtres, il serait judicieux, pour les besoins d’une analyse sereine, de ne pas occulter le rôle des Cheikhs et Mokaddems comme auxiliaires du corps soignant dans la lutte contre le Coronavirus. Ils ont réussi à porter le message dans les villages les plus reculés et les quartiers les plus déshérités. Habitant moi-même une grosse bourgade, Bouznika en l’occurrence, j’ai observé avec un mélange d’étonnement et d’admiration la pédagogie qu’ils mettaient pour inciter au respect du confinement.


Pourquoi parler de ce corps des sans-grade, de leur efficacité ? Juste qu’il me paraît utile qu’une réflexion sur notre système de santé doit prendre en compte la nécessité de disposer d’une armée de « petites mains » pour relayer la parole médicale le plus loin possible. Et pas seulement en cas d’épidémie !


Je reviens à l’article du Prof. N. Chraïbi où il dénonce la faiblesse du pourcentage de PIB consacré à la santé. Pour ma part, il me paraît que c’est le résultat d’une désastreuse philosophie de la vie qui s’apparente à l’eugénisme. Désastreuse car elle sacralise le dogme libéral au point de restreindre les crédits à tout ce qui n’est pas rentable, même si c’est au prix de pertes de vies humaines. D’où l’idée d’eugénisme tel qu'évoqué !


Notre sens de l’éthique est torturé chaque fois qu’on parle de rentabilité de la santé. Désormais n’aurons plus à en souffrir car cette pandémie qui a paralysé l’économie mondiale a apporté la preuve que la santé est malgré tout rentable. Très rentable !


En effet, on voit que le coût économique de la pandémie est beaucoup plus élevé que toutes les économies faites sur les budgets de la santé. De la même manière que l’ignorance coûte plus cher que l’éducation, la non-santé coûte plus cher que la santé.


Ce constat laisse augurer un changement important dans l’attitude des décideurs vis à vis de la santé. La vie humaine ne sera plus perçue comme une simple marchandise. Il va falloir consacrer davantage de ressources pour éviter que de nouvelles négligences du système de santé ne conduise à l’effondrement total de l’économie. Raisonnablement on peut s’attendre à un intérêt soutenu pour le secteur, et des crédits conséquents.


Les moyens financiers qui seront mobilisés vont permettre la construction de nouveaux centres hospitaliers, et des équipements dernier cri. Est-ce pour autant ces ressources financières qui vont permettre à notre système de santé de faire le saut qualitatif attendu ? Quid de la ressource la plus importante, la ressource humaine ?


La faiblesse des effectifs ne permettra jamais de faire marcher les nouveaux hôpitaux et de faire tourner les nouvelles installations. La distorsion persistera pour de nombreuses années, car si la construction et l’équipement s’inscrivent dans le court et moyen terme, la formation c’est du long terme. Défi majeur car les délais de formation sont incompressibles !


Défi dans le défi, c’est un nombre impressionnant de personnes qu’il va falloir former à tous les métiers de la santé. Oui un nombre vertigineux si on veut d’une part combler notre déficit en personnel soignant par rapport à des pays comparables, et d’autre part pour compenser l’hémorragie qui va résulter d’un appel d’air que l’Occident va immanquablement lancer pour siphonner nos effectifs pour réussir ses propres politiques de santé.


Peut-être est-ce là l’occasion de revisiter les protocoles de soins pour repenser toute la formation médicale au Maroc ? Les hôpitaux ne semblent peuplés que de généraux et de maréchaux et directement des deuxièmes classe. Autrement dit les médecins et les professeurs sont faiblement secondés. Il apparaît utile de créer des corps intermédiaires en nombre pour leur venir en aide. A ce propos il faut en finir avec un malthusianisme ombrageux qui préconise la réduction du nombre de médecins. La preuve en est que l’accès aux facultés de médecine devient improbable du fait de critères de sélection de plus en plus difficiles. Qu’on ne vienne pas dire que beaucoup de sévérités à l’entrée sont une garantie de qualité à la sortie. Peut-on prédire qu’un gamin de 18 ans va devenir un bon médecin sur des critères de bachotage uniquement ?


Je ne peux ici, résister à l’envie d’évoquer une expérience personnelle. Dans les années 60, pour accéder à une Grande École d’Ingénieurs parisienne, il me fallait plancher devant un jury de trois examinateurs. L’un d’entre eux m’apostropha : « jeune homme on ne veut pas savoir ce que vous connaissez ou ne connaissez pas, ce qui importe c’est de voir comment vous utilisez le peu de choses que vous connaissez ». Cette philosophie s’est retrouvée tout au long de ma scolarité dans cette école, car lors des contrôles, nous étions autorisés à disposer de toute documentation utile, même que parfois nous pouvions quitter la salle d’examen pour aller chercher un document à la bibliothèque. Au dire de nos profs : c’est comme ça que ça se passe dans la vie réelle !


Je conviens que ce modèle n’est pas transposable en médecine. Un clin d’œil insistant pour plaider en faveur d’une plus grande souplesse dans l’enseignement médical. Ce n’est pas en ouvrant plus largement les conditions d’accès aux facultés de médecine qu’on va abîmer notre médecine.


Accueillir le grand nombre sans trop de déperdition suppose la mise en place de passerelles. Il suffirait de créer des paliers diplômants dans le long cours menant au Doctorat et à la spécialité. Celui qui s’engage dans les études médicales ne doit pas être condamné à « tout ou rien ». S’arrêter sur un palier intermédiaire avec possibilité de reprendre ultérieurement est de nature à révéler des vocations qui en d’autres circonstances auraient été découragées par le « temps long ».


J’attends de mes amis médecins, et ils sont nombreux, beaucoup de mansuétude pour m’être risqué dans leur univers sans le bagage académique requis. Ils vont sûrement me pardonner, d’avoir profité de l’actualité pour faire cette intrusion dans un domaine que je ne maîtrise guère. Ils savent que si je suis spécialiste en rien, je suis curieux de tout. Il y en aura même qui apprécieront mon regard profane plein de sollicitude, au regard inquisiteur d’un spécialiste trop pointu.


Abdelahad Idrissi Kaitouni


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