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Le cheveu blanc

Dernière mise à jour : 10 oct. 2020



Je vous invite à lire, et peut-être même à relire, ce sublime texte de Mustapha Lotfi Manfaloti (1876-1924). Avec une déroutante intelligence, il a utilisé la dérision pour rendre accessible un texte d’une réelle portée philosophique.


Grâce à une non moins sublime traduction de l’excellent Fouad Guessous, le rendu esthétique et poétique sont inestimables et saisissants. Quand deux magiciens des mots se croisent, l’auteur et le traducteur, la féerie s’empare du texte pour notre plus grand bonheur.


Abdelahad Idrissi Kaitouni.

Le cheveu blanc

Ce matin, me regardant dans le miroir … Que vois-je ? 
Sur ma tète, un cheveu blanc ! Il scintille par dessus ma crinière noire, il brille d'une lueur telle l’éclair par une nuit profonde.

Je fixe ce cheveu blanc trônant sur ma chevelure! J'ai comme l'impression qu'il est un sabre par le sort envoyé pour me pourfendre, ou un fanion blanc porté par un messager venu de l'au delà me notifier ma fin proche, ou l'annonce d'une épreuve imminente mais insurmontable, ou une braise aux flammes ravageuses projetant de me consumer de ses feux ardents, braise impassible mais tout à fait décidée à accomplir sa tache, ou le fil d'un linceul tissé par le Sort pour couvrir mon corps aussitôt que celui qui fait la toilette des morts m'aura débarrassé de mes vêtements ... 

O cheveu blanc! Je n'ai jamais vu pareille blancheur aussi drapée d'autant de noirceur, ni jamais perçu d'aussi sombre lueur! A cause de toi, je hais la couleur blanche. Même l’éclat de la lune je le méprise, je déteste aussi tout ce qui luit, même la lueur du regard ... Tu me fais apprécier tout ce qui est noir, même la noirceur des corbeaux, et tu me fais adorer tout ce qui est sombre, même les ténèbres de l’existence!

O cheveu blanc! Comment es-tu parvenu jusqu’à ma tète? Par quel chemin du destin t'es-tu fourvoyé pour parvenir jusqu'à moi?

Comment peux-tu te complaire dans ce terrain stérile où tu ne trouveras ni compères pour te tenir compagnie, ni copain pour te délasser? Comment ton cœur peut-il ne point se soulever à la vue de pareille nuit si sombre et comment ta vue peut-elle se complaire dans pareilles ténèbres?

O cheveu blanc! Sais-tu que ton sort me préoccupe vraiment et que ton cas m'ennuie sûrement. Je ne sais plus comment faire pour me débarrasser de toi, ni comment agir pour me défaire de ta compagnie.

Ai-je intérêt à t'extraire de ton refuge? Je sais que tu y retourneras sans tarder. Je ne me débarrasserai point de toi en te badigeonnant de noir, ni même en procédant à ton défrichement. Car je ne souhaite nullement être doublement tourmenté, affligé par la vieillesse et accablé par le mensonge! 

O cheveu blanc! En te fixant il me semble que tu es plein de ruses, de roublardises, d'intrigues et de malices. Tu chuchotes dans les oreilles de tes voisins noirs, tu essayes de les convaincre pour qu'ils te ressemblent, pour qu'ils se parent de ta couleur ... Il me semble que tu viens d'allumer un brasier bouillonnant dans ce site connu pour son calme et sa quiétude, que tu viens y semer l'anarchie dévastatrice, où se mêlent hallebardiers et lanciers, fantassins et blindés, répandant la mort auprès de ceux qui sont sur pieds comme ceux qui sont assis, dans les rangs des oppresseurs comme dans celui des opprimées.

Si cela est bien ton sort, saches que ta destinée sera celle de ces envahisseurs blancs qui abordent les terres des Noirs en tant qu'explorateurs et qui se révèlent vite colonisateurs. Ils prennent pied dans une contrée connaissant la paix pour la quitter la laissant à feu et à sang. C'est pourquoi je prie Dieu de préserver ma chevelure de ta compagnie et d’épargner les nations noires de tes semblables. Vous êtes o cheveux blancs, o envahisseurs, de sinistre allure, que vous soyez consacrés ou en voie de l’être . Vous n'augurez rien de bon, vous n’êtes qu'un ramassis de mauvais présages, que vous soyez en l’état ou en devenir .

O cheveu blanc! Qui es-tu, que cherches-tu? Pourquoi t'acharnes-tu sur moi? Que me veux-tu? Si tu es mon hôte, aurais-tu sollicité mon accord? Que fais-tu des règles de bienséance? Si tu es un messager, saches que j'en connais plus sur la mort que ne le saurait tout autre émissaire! A mon avis, tu n'es qu'une piètre créature, un quidam effronté. Tu t'es tellement abaissé que bienveillance et vertu sont par toi ignorées. Ne t’égale dans ton avilissement que le scorpion qui se loge et investit toutes les pierres, ces roches que d' autres bestioles conçoivent comme les leurs, leurs roches, leurs gîte naturels.

Te sentirais-tu si important, toi que l'on cite en exemple pour sa précision et sa vie dans la clandestinité! Toi pour qui pinces et cisailles ne parviennent guère à te débroussailler ni même à te localiser. Toi qui réussit à terroriser le cœur que ne parviennent à terrifier ni sabres pourfendeurs ni piques semant la panique!

O cheveu blanc! Comme j'aimerai que tu ne tiennes aucunement compte de ces reproches et critiques. Car je viens de me raviser! Je me rends compte que tu es à mes yeux la plus noble des créatures, celle pour qui je voue le plus grand égard.

Sois donc le bienvenu sur mon chef! Tu peux en faire à l'envie ton domaine et ton fief. Car tu es le messager de la mort que j'implore depuis que mon corps ne l'ignore.
Qui peut t'en vouloir de mépriser celui qui n'a profité pleinement de sa jeunesse, aveuglé par la haine et récusant l'existence. Il se met alors à regretter de partir, alors qu'il n'a point savouré de la vie l’élixir. L’idée de la mort lui est si amère. Il n'a cueilli des délices de la vie le moindre bonheur ou suave brin. Il n'aura récolté que brindilles sèches comme l’airain.

Pourquoi t'en veulent ceux qui n'ignorent point que tu représentes pourtant l’espérance de l'issue salvatrice, au sortir d'une vie ne connaissant du bonheur et de la quiétude que le supplice, ou quelques instants cueillis avec parcimonie mais drapés de tristesse et de chagrins, comme le rappelle si âprement l'image que reflète le miroir. 

Ne serais-tu, après tous ces délits que je viens de te décrire, l'annonciateur de la mort? C'est bien la mort qui me délivrera du spectacle de ce monde immonde où injustice et scélératesse abondent. Aussitôt que mes yeux s'entrouvrent, je ne perçois dans cet univers que la perfidie de l'ami qui trompe son ami, le frère qui dupe son frère, le g qui aiguise ses dents pour broyer son compère, le nanti qui voile au pauvre la saveur de ses mets, le démuni qui implore le sort de le délivrer par la mort, sa requête restant lettre morte, le roi qui ne distingue point ses sujets de ses troupes, l’assujetti qui ne discerne le royaume du prince de celui de Dieu, le scélérat qui méprise l'innocent, les misérables qui harcèlent impunément les bonnes gens, les écervelés qui se vautrent dans le fanatisme qui finit par les embraser, ces étourdis qui aiguisent leurs dents qui finissent par les broyer, les yeux hagards sans égard, le regard aveugle et insensible à ce qui les entoure ...

Si cela est bien ce que l'on te reproche, o cheveu blanc, maintiens résolument ta démarche et saches que je compatis pleinement avec toi. 

O cheveu blanc! Sois le bienvenu aujourd'hui comme le seront demain tes collègues. Bienvenu aussi au destin qui prend ombrage sur toi et t'accompagne sûrement. Que soit la bienvenue la tombe où seul Dieu me tiendra compagnie, où je n'entendrai plus les détonations des canons, où je ne verrai plus de désastres et leurs méfaits.

Sois le bienvenu, o annonciateur du déclin, quand bien même a te recevoir je n’étais enclin . 

Texte arabe de Mustafa Lotfi MANFALOUTI
Traduction Fouad GUESSOUS


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